FRANCE · 2011 · SORTIE EN SALLE · ARTISTIQUE

Hôtel particulier

Un prieuré du XIe siècle aux portes de Paris. Trente créateurs ayant carte blanche. Quarante mannequins — certains professionnels, d’autres recrutés à la volée entre deux rames de métro. Six jours. Quinze membres d’équipe. Une seule règle : chaque pièce raconte une histoire que personne n’a écrite.

C'est le réseau commercial qui a constitué la liste des invités. C'est l'art qui a façonné l'hôtel.

Financé par des fonds propres. Réalisé de manière indépendante. Exposé à la GRK Gallery de Paris et à Art Monaco.

LA GENÈSE

Le réveillon du Nouvel An. Un château. Une idée.

De retour en France après Bangkok. Le lancement de Leon Le Baron. Maison & Objet, deux fois par an. Le Salon de la Lingerie. Who's Next. Des salons professionnels où j'ai rencontré des créateurs qui n'avaient aucune idée qu'ils étaient sur le point de rejoindre le casting.

31 décembre 2010. Une fête chez un ami. Je fais la connaissance de Zoé Elvinger. Elle me dit qu’elle vit dans un château — un prieuré bénédictin du XIe siècle surplombant la Seine, à Évécquemont, à 40 kilomètres à l’ouest de Paris. 1 285 mètres carrés. Reconstruit en 1908 en tant que folie néoclassique, puis acquis en 1937 par son grand-père Francis Elvinger — pionnier de la théorie de la publicité, professeur à l'université de Louvain, auteur de huit éditions de La Marque. Les mêmes pièces qui ont accueilli L'Heure Zéro, Le Grand Pardon et Neuilly sa mère.

J'avais les créateurs. J'avais les contacts. Et voilà que j'avais trouvé le lieu. En janvier, la production était déjà lancée.

ELLE A DIT « CHÂTEAU ». J'AI ENTENDU « PLATEAU DE TOURNAGE ».

LA PRODUCTION

Une cheville foulée et un mur recouvert de noir

Mars 2011. Une grave entorse à la cheville. Cinq étages à monter. Pas d'ascenseur. Je n'ai pas pu sortir de chez moi pendant des semaines. Ma chambre est devenue le quartier général : le lit à gauche, le bureau face au mur, la fenêtre à droite. Un papier peint imitant un tableau noir recouvrait l'un des murs. Des notes à la craie. Des post-it. Des pages de magazines découpées et épinglées. Chaque moodboard, chaque brief de créateur, chaque fiche de mannequin — tout a été planifié depuis cette chambre du 19e arrondissement, avec vue sur le canal de l'Ourcq.

Cette blessure m'a obligé à me concentrer. J'ai arrêté de sortir. Je me suis mis à travailler. Des fichiers Excel. Des présentations PowerPoint envoyées à une trentaine de créateurs. Des costumes loués chez Le Vestiaire à La Courneuve. Des services de presse contactés pour les accessoires. Une assurance négociée pour du mobilier valant des dizaines de milliers d'euros. Cette production qui semblait impossible est devenue inévitable — parce que je ne pouvais pas m'en détacher. Littéralement.

LA CHEVILLE S'EST CASSÉE. LE PROJET, NON.

LE TOURNAGE

Six jours. Quarante mannequins. Salade, pizza, vodka.

Juin 2011. Deux week-ends. Vendredi, samedi, dimanche. Quarante mannequins arrivant en train depuis Paris. Quinze membres de l'équipe : coiffeurs, maquilleurs, stylistes, assistants. 50 000 € de matériel d'éclairage prêté par Photorent, où je louais du matériel depuis mon retour en France. Autofinancé grâce à la vente de tirages au Sofitel Saigon par l'intermédiaire de Pierre Maciag — environ 14 000 € qui ont constitué l'intégralité du budget de production.

Chaque pièce a été dépouillée de son mobilier d'origine et réaménagée avec des pièces choisies par les créateurs : les meubles anciens de Taillardat, les luminaires de Volevatch, la lingerie de Cadolle. J'ai tout dirigé. J'ai tout mis en scène. J'ai donné des instructions à l'équipe de coiffure et de maquillage à l'aide de moodboards que j'avais créés sur mon mur-tableau noir. Puis je leur ai laissé toute liberté créative dans le cadre défini.

Six à sept mises en place par jour. Le grand salon. Le jardin d’hiver. Le salon en alcôve. Le balcon du château. Prise de vue à 14 mm — un angle suffisamment large pour englober la pièce, suffisamment proche pour saisir l’expression. Flash parapluie argenté. Les cloches de l’église du prieuré voisin ont sonné à 19 h pile, au moment même où j’ai appuyé sur le déclencheur pour « Do You Truly Believe in God ? ». Ça, ça ne s’invente pas.

Des mannequins repérés dans la rue côtoyant des professionnels. Le luxe traditionnel côtoyant la mode underground. La dernière soirée s'est terminée autour de margaritas, avec la même chanson en boucle, car personne ne voulait que ça s'arrête.

CE N'ÉTAIT PAS UNE SÉANCE PHOTO. C'ÉTAIT UNE FÊTE QUI A DONNÉ NAISSANCE À DE L'ART.

LE CONCEPT

Un hôtel hors du temps

Un hôtel imaginaire, avec des clients et un personnel imaginaires. Le garde du corps. La réceptionniste. Le valet de chambre anticonformiste. L’homme sûr de lui. Le concierge. L’insomniaque. Chaque personnage est habillé par un créateur différent. Chaque image est une scène tirée d’un film qui n’a jamais vu le jour — une mise en scène soutenue, parfois extravagante, ancrée dans l’ADN d’un luxe subversif et d’une théâtralité baroque.

Des références qui s’empilent comme des couches — V pour Vendetta, Ready Player One, Le Déjeuner sur l’herbe. « Do You Truly Believe in God? » est un clin d’œil direct à la scène de l’évêque dans V pour Vendetta. The Unconventional Groom a vu le jour lorsque j’ai vu une douche Volevatch qui ressemblait à un chariot à bagages d’hôtel cinq étoiles — j’y ai donc placé un groom. Chaque œuvre a son histoire. La plupart ont commencé comme une mauvaise blague.

La présentation que j'ai envoyée aux partenaires comprenait des marques que je n'avais pas encore confirmées. Certains l'ont consultée et ont donné leur accord, pensant que tous les autres l'avaient déjà fait. C'est ce bluff qui a permis de monter le projet. Et c'est le projet qui a justifié ce bluff.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands ont réquisitionné le château — le quartier général de Rommel était situé à quelques kilomètres de là, à La Roche-Guyon. J’ai trouvé le contrat d’occupation original dans les archives. Le bureau de Francis Elvinger. Au rez-de-chaussée. La grande bibliothèque. J’ai débarrassé la moitié de la pièce, fait venir des meubles Taillardat et rassemblé de vieux livres un peu partout. Puis j’ai mis en scène la scène : un baron signant le contrat. Un officier allemand qui observe. Un homme avec une mallette, vêtu d’un costume Hedus Philosophy. La femme du baron debout derrière lui. Sur le bureau, une machine à écrire avec le contrat prêt à être signé. J’ai même placé une mouche morte que j’avais trouvée sur le papier. Chaque détail a été minutieusement étudié. L’histoire de la pièce est devenue la fiction de la photographie.

CHAQUE PIÈCE A SON SECRET. JE NE FAIS QUE LE RÉVÉLER.

La mouche morte était bien réelle. Tout le reste était mis en scène. C'est ça, le truc.

LES COLLABORATEURS

Trente créateurs. Un château.

Lingerie — Cadolle (Poupie Cadolle, petite-fille d’Herminie Cadolle, inventrice du soutien-gorge moderne), Nicole de Carle, Britta Uschkamp, Bordelle. Mode — Anne-Cécile Meignan, Voriagh, Hedus Philosophy. Accessoires — Inès de Castilho, Luna Veneziana, Pierre Mantoux. Mobilier — Taillardat, Volevatch, At-Once, Slide, De Castelli. Décoration d'intérieur — Chantal Thomass, Nina Campbell, Tristan Auer.

Des marques classées EPV (Entreprise du Patrimoine Vivant) côtoyaient des créateurs émergents. La rue du Faubourg Saint-Honoré côtoyait les repérages dans le métro parisien. L'hôtel n'imposait aucun code vestimentaire — sauf celui de l'ambition.

LE VÊTEMENT EST DEVENU LE DÉCOR. LE MANNEQUIN EST DEVENU LE PERSONNAGE. LE CHÂTEAU EST DEVENU L'HISTOIRE.

Entièrement autofinancé. Par amour de la création.

Le syndrome de l'amour

QUE S'EST-IL PASSÉ ENSUITE ?

L'hôtel a fermé ses portes. L'art est resté.

« Hôtel Particulier » a été tourné en juin 2011. Dès septembre, les images avaient été confiées à un partenaire de distribution. En janvier 2012, elles ont été présentées au salon Maison & Objet. Puis à la GRK Gallery de Paris. Et enfin à Art Monaco.

Le château retrouva son silence. Les créateurs passèrent à de nouvelles collections. Mais ces images devinrent des œuvres d'art qui ont survécu à tous les cahiers des charges, à tous les salons professionnels et à toutes les cartes de visite échangées à Maison & Objet.

Cette série a marqué un tournant. Les compétences acquises à Bangkok — direction artistique, concepts créatifs, gestion de production, repérage dans la rue — étaient désormais au service d’une vision personnelle plutôt que d’un cahier des charges client. La machine conçue pour les commandes a réalisé sa première mission pour son propre compte.

C'est la commission qui a conçu la machine. C'est à l'Hôtel Particulier que je l'ai utilisée pour la première fois.

Disponible en éditions limitées d'œuvres d'art. Pour toute demande concernant les expositions ou les acquisitions.

Nouvelles collections. Annonces de lancements. Actualités du studio.